Le lait local burkinabé contre la concurrence déloyale

En Afrique de l’Ouest et au Burkina Faso, la croissance démographique et l’urbanisation entrainent des changements d’habitudes. La vie en milieu urbain favorise la consommation de produits importés. Les producteurs de lait locaux doivent se battre pour défendre leurs droits. Défis Sud a rencontré Adama Ibrahim Diallo, gérant d’une mini-laiterie à Ouahigouya, dans le nord du Burkina.

La production laitière locale reste importante au Burkina, mais sa progression est insuffisante pour faire face à la croissance des importations. Le Burkina doit aujourd’hui importer 20% de sa consommation de lait. La production locale est majoritairement destinée à l’autoconsommation (80%). Les 20% restants sont commercialisés dans des circuits courts et seulement 2% sont transformés.

Mettre en valeur la production laitière locale

A Ouahigouya, Adama Ibrahim Diallo gère la mini-laiterie dénommée Kossam Yadega (le lait de Yadéga). La qualité de ses produits n’est pas assez mise en valeur : « Nous fabriquons du beurre, du fromage, du lait frais pasteurisé, des yaourts, le gappal (boisson traditionnelle des peuls faite de lait, de farine de petit mil et de sucre) et le déguè (grumeau du petit mil avec du yaourt ou du lait caillé). La mini laiterie emploie au moins cinq personnes et travaille au minimum avec 20 producteurs qui dépendent en grande partie de la vente du lait pour nourrir leurs familles ».

Adama Ibrahim Diallo est également le président de l’Union nationale des mini-laiteries et des producteurs de lait local au Burkina (UNMLP).

Cette organisation qui regroupe 2000 producteurs a vu le jour en 2007 et a lancé le label équitable Fairefaso. « Nous avons constaté qu’il fallait nous unir pour défendre le lait local qui prenait des coups face à la concurrence déloyale du lait en poudre », explique le président de l’UNMLP. « La composition de l’Union avec des membres qui sont à la fois producteurs et transformateurs grâce à leurs mini-laiteries, nous permet d’être mieux écoutés par les pouvoirs politiques. »

Pour Adama Ibrahim Diallo, le fait de ne pas dissocier les producteurs et les transformateurs est aussi une réponse à un autre enjeu important : « De nombreuses mini-laiteries transforment du lait en poudre importé au détriment des producteurs locaux. Associer les producteurs et les mini-laiteries permet de mener un plaidoyer auprès des mini-laiteries pour qu’elles continuent à transformer le lait local. »

Certaines mini-laiteries trichent lorsqu’ elles achètent en vrac du lait en poudre importé, ce qui leur permet de bénéficier d’une taxation à 5% au lieu des 10% habituels : « c’est de la fraude. Le lait en poudre est réengraissé sur place. On reconditionne, on a contourné les règles, on commercialise à bas prix et on assassine la production locale. De plus, les fraudeurs ne respectent souvent pas les normes d’étiquetage et le consommateur n’a même conscience de consommer un produit importé à la base. »

Unis contre les fraudeurs

Les membres de l’UNMLP sont théoriquement des concurrents quand il s’agit de vendre leurs produits : « Mais ce qui nous unit, explique Adama Ibrahim Diallo , c’est que nous plaidons pour l’appui à la transformation du lait local (…) Pour nous il faut que le lait local soit compétitif sur le marché. On n’est pas contre le lait en poudre, on est contre la contrebande de lait en poudre à bas prix en s’approvisionnant en produits laitiers moins chers et non conventionnels… Ce lait-là détruit non seulement notre marché mais fait baisser la qualité parce qu’il a été dégraissé complètement et réengraissé avec de l’huile de palme ou même avec d’autres graisses végétales (…) L’an passé, en octobre, nous avons organisé les 72 heures du lait local à Ouagadougou (la capitale du Burkina) afin de demander un meilleur soutien du lait local face à la concurrence déloyale… En 2018, nous lançons la Campagne de promotion du lait local, en coordination avec d’autres producteurs et transformateurs de l’Afrique de l’Ouest, afin d’interpeller les Etats de la région, mais aussi l’Union européenne, en partenariat avec des organisations de producteurs de lait européens comme Fairebel et Fairefrance. »

Un combat du Sud et du Nord

Comment voit-il la relation avec ces organisations de producteurs laitiers européennes ? Dans quel mesure leur combat est-il identique ?

« Les producteurs de Fairebel et de Fairefrance défendent également leur survie. Malgré les aides publiques, leurs coûts de production sont très élevés et leurs revenus sont très faibles. Les producteurs laitiers disparaissent en Europe. Quelque chose ne tourne pas rond, l’Europe paie mal ses producteurs mais la production est néanmoins en surplus et l’industrie européenne essaye de conquérir les marchés africains pour faire du profit. Cette surproduction arrive chez nous et détruit notre marché. Donc, pour le producteur africain comme pour le producteur européen, il s’agit d’un problème de survie. »

« De plus, insiste Adama Ibrahim Diallo, nous défendons les mêmes modèles de production durables et de relations équitables. Notre vision commune est celle de l’agriculture familiale avec des producteurs majoritairement organisés en coopératives… Nous craignons que l’Etat ait tendance à financer exclusivement des industries privées qui ne répondent pas à nos critères de durabilité. C’est pourquoi nous demandons que l’Etat nous accompagne avec une fiscalité adaptée qui nous permettrait entre autres d’importer les équipements dont nous avons besoin… Mais au lieu de cela, c’est l’importation de la poudre de lait qui paraît compter, alors que les priorités sont ailleurs. Aujourd’hui nous demandons plutôt à l’Etat d’encourager les producteurs à sécuriser leurs terres et leur cheptel, à devenir agro-pasteurs et aux éleveurs nomades à se sédentariser. Avec le réchauffement climatique, il y a moins de terres pour l’élevage. Il est difficile de faire fonctionner des minilaiteries si les producteurs sont trop mobiles. La plupart des producteurs ont perdu beaucoup d’animaux et savent qu’ils doivent se sécuriser dans la production laitière sédentaire… Encore faudrait-il que l’Etat les appuie davantage ».

Propos recueillis par Pierre Coopman

A voir également : une vidéo sur Kossam Yadéga

A relire : le dossier de Défis Sud consacré au lait (paru en 2016)